[Texte de René Siestrunck]
Lucien Rebatet (1903-1972), écrivain et journaliste (Je suis partout), collaborationniste et antisémite forcené, publie, en 1942, Les Décombres. Dans ce pamphlet, il désigne les responsables de la défaite française, juifs, politiques, militaires. Il a côtoyé ces derniers lors de son passage au quinze-neuf, à Valence d’abord, à Briançon ensuite dans un régiment du génie.
Certains passages des Décombres revêtent, pour le Briançonnais, une valeur documentaire, une fois faite la part du dénigrement systématique.
Ainsi de la description de la caserne Berwick :
« Berwick est une belle et spacieuse caserne de pierre avec des douches, des lavabos sans nombre, le chauffage central partout, un effort réellement moderne. La cuisine de notre aile, à laquelle président intelligemment un boucher de Vienne et un pâtissier de Grenoble, est très honnête. Nous pourrions mener une vie fort convenable. Malheureusement, les hommes ont apporté avec eux leur crasse envahissante. Nos superbes constructions sont aussi souillées et fétides qu’un port de la Mer Noire. Encore paraît-il que les pionniers ont amélioré la maison. Au départ du Quinze-Neuf, on a enlevé un train entier d’immondices. L’armée française est indécrottable. »
Mais que faire d’un journaliste alors qu’on a surtout besoin de maçons, de terrassiers et de mineurs ?
C’est l’humour du capitaine, il va tenir « le gros crayon », la barre à mine, au fort du Château, où l’on creuse des galeries sous roche, destinées à devenir des blockhaus.
« Je ne demande pas mieux. La mine est tout en haut de Briançon, juste sous la gigantesque et médiocre France de Bourdelle. On en parle avec un vif respect. (..) J’y grimpe donc avec un des coiffeurs et un horticulteur. Nous sommes remplis d’ardeur et de curiosité. Les machines à air comprimé ronflent bruyamment, des câbles, des tuyaux, des pics jonchent le sol. (..)
La mine est formée par une série de galeries creusées en plein roc. Tel du moins le plan que d’autres sapeurs, à plusieurs galons, ont dû en tracer. À la vérité, les galeries sont encore, après quelques six mois de travaux, à l’état de niches fort modestes. Celle où nous allons œuvrer contient difficilement quatre hommes. Une complète incertitude règne sur l’emploi possible de ces trous. »
Un autre chantier, anime le bataillon :
« En dehors de la mine increusable, l’opus magnum du bataillon est une route sur les bords de la Guisane, à cinq minutes de la caserne. Elle offre la particularité de ne mener nulle part et d’être de toute manière remarquablement superflue, puisqu’un chemin carrossable court sur l’autre rive que l’on atteint par un pont, à quelques pas de là. Depuis le début de la guerre, on a bien ouvert deux cents mètres de la route. On a entamé pour cela le bas d’une croupe spongieuse et croulante. On y pratique d’effarantes sapes. Le tout menace ruine un peu plus chaque matin... Mais nos hommes l’ont si bien compris qu’un coup de pioche est devenu un événement dans leur équipe. »
Alors il faut s’occuper :
« La besogne essentielle est devenue la cueillette des pissenlits. Des compagnies entières s’égaillent à travers champs, de midi au crépuscule. Avec des anchois et des œufs durs, on confectionne des salades pantagruéliques. On voit sur tous les chemins des kyrielles de mitrailleurs, de sapeurs, d’artilleurs, de tringlots aux besaces gonflées de verdure. Toute l’armée des Alpes est mobilisée pour le ramassage des pissenlits.
Enfin, pour se remettre de ces labeurs, on boit, en chambrée, aux cuisines, au messe des sous-officiers, où l’on débarque les caisses d’apéritifs par pleins camions, au chalet, aux bistrots de la gare, de la route des sanas, de la Gargouille, de la citadelle. L’obsession du pinard nous a poursuivis. (..) »
Puis, c’est la promenade à Montgenèvre, où s’écoulent tranquillement les derniers jours de la saison de ski :
« Je suis allé au Mont-Genèvre. Il est libre pour les touristes. Le petit village fourmille de skieuses parisiennes, ravissantes et pépiantes. Les jeunes officiers du secteur sont chargés de représenter l’élégance mâle avec leurs windjacks blancs, et font des ronds de jambes aux terrasses des hôtelleries, où l’on prend le bain de soleil devant la dernière neige.
Parmi ces mondanités et ces coquetteries, l’armée a installé ses odeurs de graisse d’armes, de rata, de vieux cuir et d’écurie qui se mélangent au sillage des femmes fardées.
Les chasseurs tiennent ce secteur avancé et mondain. Non point les pimpants « diables bleus » défilant sur la Promenade des Anglais les jours de bataille de fleurs, mais de rustiques chasse-pattes auvergnats, effrangés et terreux. Les corvées de quartier se déroulent imperturbablement au milieu des cabriolets de sport, des jolies filles animées par le vent et de deux ou trois vieilles anglo-saxonnes excentriques. Les treillis boueux voisinent avec les beaux pantalons fuseaux, les chandails multicolores, les foulards à fleurs et les boucles blondes. (..)
Nous sommes aujourd’hui au 15 avril 1940. Comme la guerre est loin d’ici. »
Le livre, paru en 1942, aurait pu prendre en compte le fait que, deux mois plus tard, les troufions alcooliques, dépenaillés et cueilleurs de pissenlits, se sont mués en guerriers et ont tenu à distance les troupes de Mussolini sur la frontière, sans même parler de la neutralisation du fort du Chaberton par l’artillerie.
Sapeur de seconde classe, Rebatet est finalement muté à Paris, au 5e bureau du Service de renseignement de l’armée. Étrange, un extrémiste pro-allemand nommé à la collecte du renseignement !
Lucien Rebatet, condamné à mort à la Libération, a été gracié en 1947.

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