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5 jui. 2019

En 1976, une pétition contre la voie rapide Fos-Turin

par René Siestrunck

« Au nord de Briançon, il existe un paradis sans tours, sans béton, sans remontées mécaniques... C’est la vallée de la Clarée.
Et pourtant, il est question d’y faire passer une « voir routière rapide » qui relierait les deux centres économiques de Fos et de Turin. Selon les « aménageurs », cette route devrait désenclaver Briançon, favoriser l’accès des touristes et fournir des emplois. En un mot, redonner vie économique à cette vallée qui se meurt.
Mais, pour les paysans, ce n’est pas la vie qu’on va leur apporter ; c’est au contraire leur mort certaine et la destruction de la vallée. Cela, ils ont été le dire au sous-préfet de Briançon. Sur leurs tracteurs. À leur tête, il y avait une vieille dame de 77 ans : Mme Carles. Nous sommes allés la voir. Elle nous a parlé de « sa » vallée, des paysans, de la vie en montagne, de la « voie rapide », de son ancien métier d’institutrice... »
Telle était l’introduction — le « chapeau » — de l’entretien réalisé par Roger Tréfeu avec Emilie Carles et paru dans l’hebdomadaire Témoignage Chrétien le 16 décembre 1976 [1]. Cet article, qui contient en germe le livre Une Soupe aux herbes sauvages, a eu un retentissement extraordinaire. Ses lecteurs ont enrichi la pétition lancée par l’Association des propriétaires et habitants de Val-des-Prés de plusieurs centaines de noms. Les signataires de celle-ci déclaraient « refuser tout projet de voie express qui détruirait la vie de la vallée, les terres cultivables, et qui chasserait les paysans de leur terre, les touristes amoureux de la nature, les amateurs de ski de fond, les bénéficiaires des vertus climatiques du Briançonnais... et les déposséderait de ce patrimoine naturel vierge qu’est la vallée de la Clarée. »
Ainsi L. J. , s’adressant à Emilie Carles, écrit : « Aimant beaucoup la nature et la montagne en particulier, chaque année nous passons un mois à Ceillac. J’admire votre courage de lutter pour défendre ce qui nous reste, la seule chose qui ne trompe pas, la nature. » Et M. L. : « Dans un monde en pleine évolution, mais d’une évolution trop rapide, il faut se battre pour empêcher certaines erreurs. Votre lutte est de celles-là. » Mme G, qui habite Antony (92), précise : « Nous ne sommes pas contre le progrès puisque nous avons machine à laver, lave-vaisselle, 1 auto pour 7, télévision. Mais nous protestons contre le massacre continu de la Région parisienne. Malgré les bonnes intentions, les lois faites pour les protéger, les forêts sont morcelées de plus en plus, les espaces verts rares, la publicité envahissante. » M. et Mme D., de Montrouge (92) joignent leur signature à celles « de beaucoup d’autres qui veulent que soit respectée la nature, et le peu d’espaces qui nous restent où nous pouvons respirer en paix un mois par an. A quoi servent donc tous nos éminents écologistes ? » M. R., du Calvados, souhaite que surgissent « des personnes comme vous (Mme Carles) dans beaucoup d’autres vallées de cette magnifique région » afin d’éviter « bien des erreurs, comme cette route du Queyras qui traverse la vallée de Fontgillarde, pour le seul plaisir des touristes « auto-tractés » qui n’ont pas le courage de partir tôt sac au dos pour « faire l’Italie. » J. B., de La Mure, dans l’Isère, fait aussi le rapprochement avec Fontgillarde : « Mon père est né à Fontgillarde, commune de Molines-en-Queyras, un beau jour, sans crier gare, les bulls sont arrivés dans ce hameau, élargissant le chemin muletier du col Agnel... A présent cette route qui coûte très cher ne connaît que le vrombissement des Fiat et le va-et-vient des touristes qui ont transformé le refuge du col Agnel en bistroquet ! »
Mme C. B., de Pélussin, ne connaît pas la vallée, « mais des amis me l’ont dit très belle. Je suis de votre avis. Il ne faut pas l’abîmer. Les hommes sont fous de ne pas voir la beauté des sites qu’il ne faut pas détruire. C’est aussi indispensable que de manger. On en a besoin. Les hommes sont fous quand il s’agit de leurs intérêts, mais ils sont intelligents et devraient réfléchir à l’élaboration d’un autre tracé. »
Deux courriers sont aussi des pages d’histoire. Celui de Mme M. qui écrit : Pendant l’été 1939 j’ai vécu deux mois dans les chalets de Granon pendant que mon mari, lieutenant du Génie, participait à la construction de bâtiments militaires au col. J’ai parcouru à pied toute la vallée de la Clairée ; j’y suis retournée depuis et j’ai toujours été émerveillée par cette région et cette vallée en particulier. »
Et celui de J.P. B., ancien résistant, « qui séjourna pendant l’hiver 1944, au printemps 1945, dans votre région. (..) La nature est trop belle pour qu’on la défigure. »

Si Emilie Carles revenait, sur son balcon qui surplombe la rivière, elle serait terrorisée par la circulation. Autos, motos, camions, c’est un charroi permanent. « Des moutons, pas de camions ! » disaient-ils lors des manifestations contre la voie express. Aujourd’hui il passe plus de camions en deux heures de temps à Val-des-Prés qu’il n’y a de moutons en pré. Un défilé de Harley-Davidson, c’est une véritable agression. Maintenant il devient difficile de parler de tourisme vert pour la vallée de la Clarée, avec une circulation aussi dense et la pollution qu’elle produit. « La paix ! » disaient-ils, quand une automobile à 70 km/h dans un village c’est la guerre.

Avant d’être président du Concours d’aménagement de la vallée de Névache, en 1975, concours qui comptait sur la réalisation de la voie express, Philippe Lamour avait écrit les lignes suivantes dans un ouvrage à la gloire des Hautes-Alpes :
« L’avenir des Hautes-Alpes est étroitement lié à la défense du milieu et à la protection des sites. Plus qu’ailleurs, il faut veiller à la défense de l’air et de l’eau contre la pollution, à l’élimination systématique des déchets ménagers et métalliques qui déshonorent les paysages. Il faut que des plans d’aménagement rigoureux s’opposent aux constructions désordonnées, aux architectures faussement originales mais vite démodées, aux équipements sportifs mal adaptés à l’ensemble naturel, aux routes superflues qui violent de précieuses solitudes, jadis réservées aux montagnards et désormais livrées aux saucissonneurs motorisés. » Les Hautes-Alpes, Richesses de France, 1970.
Pendant ce temps d’imperturbables veilleurs compilent les dernières études sur le tunnel sous le Montgenèvre. Mais le danger n’est pas là. Il n’émane plus de l’extérieur, d’une décision de cabinet, d’un oukase de technocrate. Plus de complot non plus. Car les habitants de la vallée ont pris leur malheur en main. Toujours plus de bagnoles, toujours plus de constructions. Et qui n’a pas une ou deux épaves, une caravane exténuée, à côté d’un cabanon en tôle dans son jardin ? Mais ce sont là de petits joueurs. D’autres, plus ambitieux, font passer leurs accumulations pour des extensions indispensables à leur entreprise : accumulation d’épaves et de ferrailles en site classé ; multiplication des dépôts de terre, de sable mais surtout de gravats ; constructions sans permis... Il n’y a pas de plus sûrs ennemis de la vallée que certains de ses habitants dont la capacité de dégradation de l’environnement s’affirme d’année en année. À l’unisson de ces acteurs négatifs, la municipalité, contre le vent de l’Histoire, à la remorque de la station de Montgenèvre, championne du développement éphémère et destructeur de la nature, rêve de téléporteur...


[1Entretien repris dans La Clarée, une vallée convoitée, aux éditions Transhumances.

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